3 octobre 2010

Un dimanche à Kashgar

Je suis à Kasghar, à l’extrême nord-ouest de la Chine, dans la province autonome du Xinjiang (une région aussi sinocolonisée que le Tibet mais bizarrement on en parle beaucoup moins). C’est selon le LP, la ville la plus éloignée de tout océan. Une idée qui me ravit assez, moi qui cherche à expérimenter la continuité et l’étendue terrestres eurasiatiques.

S’il y a bien une chose qu’il ne faut pas manquer ici, c’est le marché à bestiaux du dimanche. Lequel, comme son nom l‘indique a lieu qu’une fois la semaine. Je comprends mieux pourquoi tant de touristes occidenaux, et chinois (ce sont les vacances nationales, un vrai cauchemar pour les backpackers), ont bruyamment débarqué hier, et trusté toutes les places du John’s bar, mon qg wifi depuis quelques jours. En tout cas, cela fait les affaires de John, le patron han qui pour cet évenement hebdomadaire arbore un discret et très classe porte-cigarette.



Dans la grande avenue qui passe par la Place du Peuple, où Mao tient le haut du pavé, c’est l’agitation incessante des jours de semaine (les Chinois ont-ils d’ailleurs un week-end ou au mins un dimanche ?). Il y a autant de mobilettes électriques pressées, et de klaxons insupportables que les autres jours.


Mon bus me dépose bien loin de ma destination. C’est à pied, transpirant et plein de poussière que j’y arrive. Et tant mieux car le spectacle de l’avant marché vaut son pesant d’or. Cariolles à moteur ou tirées par des ânes, camions, voitures, vélos tous les moyens de locomotion sont utilisés pour mener la marchandise à bon port. Les chèvres sont bourrées dans les cariolles (on a parfois du mal à trouver une tête pour chaque). Tels des funanbules, les vaches tiennent compagnie à leurs maitres à bord des fragiles carriolles, et stressées se laissent même aller !


L’espace central est une véritable cohue. Je pense aux grandes foires qui rythmaient la vie des bourgs de haute-tarentaise, avant l’essor de l’or blanc. Sur un terre-plain boueux et presque impraticable pour ceux qui ne veulent pas se crotter, se pressent acheteurs et vendeurs.



Chaque espèce a son espace : au centre vaches et moutons, drolement attachés pour les seconds ; au fond chevaux, ânes et mulets ; sur le côté dans des enclos chèvres belliqueuses et sournoises. A part quelques différences, il n’y a pas de quoi s’extasier. Ce sont les transactions qui offrent le plus intrigant spectacle. Ici, elles ne sont pas encore médiées par des écrans plats froids et énergivores.

Que peu de mots. Tout se passe avec les mains. Pas seulement en faisant des signes, mais en tatant la marchandise. Et que je te porte la bête pour la peser, que je te la jette plusieurs fois parterre pour voir si elle a de bonnes et solides pattes, que je te la tire en avant en arrière, et que je te lui ouvre la gueule pour examiner dents et langue, et que je te lui tripote roustons ou mamelles.

Dans un coin, solitaire, un chameau me regarde non-challament de ses gros yeux globuleux. Je n’essaierai pas de vous le décrire, les mots d’E. Maillart ne pouvant être mieux choisis.

« L’œil est saillant à l’arcade sourcillière qui déborde brusquement. Pas de poil, le front foisonne tout de suite, se lève en vague crépue, vrai crâne de nègre… Avant que la crinière peu fournie ne commence sa descente, elle laisse jaillir un oreille de chien.Puis vient le poème monstrueux du dos, deux vagues charnues, en ligne, qui inclinent toutes deux leurs crètes touffues du même côté.


En elles-mêmes, elles sont faites d’une matière dure, mais par rapport a la bête c’est mou ; pourtant cela ne fait qu’un avec les parois du ventre. Seul ‘le raccord’ de la deuxième bosse sur l’arrière-train semble manqué, tout s’amincit brusquement, hanches étroites sans croupe, bout de queue en triangle, longues cuisses maigres font suite à ce dos monumental.* »


*in Des monts célestes aux sables rouges